Les échecs rendent-ils les enfants plus intelligents ? Ce que montrent les essais à l'école
Les échecs font-ils monter le QI des enfants ? Rien ne le démontre. Une méta-analyse de 2016 relève un effet modéré des cours d'échecs sur les résultats scolaires, mais cet effet s'atténue quand les études sont mieux construites, et le plus grand essai randomisé, conduit en Angleterre auprès de 4 009 élèves, ne trouve aucun effet sur les mathématiques. Les échecs demeurent un excellent loisir pour les enfants, pas un raccourci vers l'intelligence.
Transfert lointain : amélioration d'une compétence éloignée de celle qu'on entraîne, par exemple de meilleurs résultats en mathématiques après des cours d'échecs. Le transfert proche, lui, concerne une compétence voisine (progresser aux dames après les échecs). Les méta-analyses de Giovanni Sala et Fernand Gobet trouvent le transfert lointain faible ou nul.
Les échecs augmentent-ils le QI chez les enfants ? Les essais
La question préoccupe autant les parents que les ministères : plusieurs pays ont introduit les échecs à l'école dans l'espoir d'améliorer les résultats en mathématiques. Les chercheurs ont donc multiplié les études. Voici les trois plus importantes.
La méta-analyse de Sala et Gobet (2016)
Sala et Gobet, 2016 · Educational Research Review
Do the benefits of chess instruction transfer to academic and cognitive skills? A meta-analysis
- Qui
- 24 études, 40 tailles d'effet (2 788 élèves en groupe échecs, 2 433 témoins)
- Type
- Méta-analyse · niveau de preuve : Modéré
- Résultat
- Effet global modéré (g = 0,34), plus marqué en mathématiques (0,38) qu'en lecture (0,25), et plus fort quand les cours durent plus longtemps.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Aucune étude n'avait le plan idéal (groupe témoin sans activité et groupe témoin actif) : l'effet placebo n'est pas exclu.
À première vue, le résultat encourage. Les auteurs ont toutefois relevé aussitôt la difficulté : sans groupe témoin occupé à une autre activité nouvelle et motivante, on ne peut pas savoir si l'effet vient des échecs ou simplement de la nouveauté, de l'attention des adultes et de l'enthousiasme des élèves.
L'essai randomisé anglais de l'Education Endowment Foundation
Jerrim et al., 2018 (essai EEF) · Journal of Human Resources
Does Teaching Children How to Play Cognitively Demanding Games Improve Their Educational Attainment? Evidence from a Randomized Controlled Trial of Chess Instruction in England
- Qui
- 4 009 élèves de 9-10 ans, 100 écoles anglaises
- Type
- Essai randomisé par écoles (financé par l'Education Endowment Foundation) · niveau de preuve : Élevé
- Résultat
- 30 heures de cours d'échecs en 2013-2014 (une heure par semaine) : aucun effet mesurable sur les résultats en mathématiques, en lecture ou en sciences un an plus tard (taille d'effet de 0,01 en mathématiques).
- Ce que l'étude ne dit pas
- Un seul programme, une seule durée ; les effets sur le plaisir ou la concentration en classe n'étaient pas l'objet principal.
C'est l'étude la plus solide à ce jour : le hasard a désigné les écoles qui recevaient les cours, et les résultats ont été relevés par les examens nationaux, indépendants des chercheurs. Son verdict est net pour les mathématiques. Il ne signifie pas que les cours étaient inutiles (les élèves ont appris à jouer, ce qui était le premier objectif), mais qu'ils n'ont pas amélioré les résultats scolaires.
L'étude espagnole de La Laguna (2012)
Aciego, García et Betancort, 2012 · The Spanish Journal of Psychology
The Benefits of Chess for the Intellectual and Social-Emotional Enrichment in Schoolchildren
- Qui
- 170 élèves de 6 à 16 ans en club d'échecs, 60 en football ou basket
- Type
- Étude quasi expérimentale sur une année scolaire · niveau de preuve : Faible à modéré
- Résultat
- Progrès plus nets du groupe échecs au WISC-R et sur des mesures de résolution de problèmes et d'adaptation socio-affective, selon les élèves et leurs enseignants.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Les élèves ont choisi leur activité (pas de tirage au sort) ; les auteurs notent que le profil des enfants qui choisissent les échecs pèse sur les résultats.
On cite souvent cette étude pour plaider en faveur des échecs à l'école. Elle a le mérite de comparer avec d'autres activités extrascolaires, mais les enfants avaient choisi eux-mêmes : ceux qui optent pour les échecs ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui optent pour le football.
Les synthèses suivantes
Sala et Gobet, 2017 · Current Directions in Psychological Science · DOI 10.1177/0963721417712760
Does far transfer exist? Negative evidence from chess, music, and working memory training
- Qui
- Synthèse de méta-analyses
- Type
- Revue de méta-analyses · niveau de preuve : Élevé
- Résultat
- Les effets des cours d'échecs, de musique ou d'entraînement de la mémoire de travail sur d'autres compétences sont petits et diminuent à mesure que la qualité méthodologique augmente : le transfert lointain est rare.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Porte surtout sur les enfants et les compétences scolaires.
Les essais à l'école en un tableau
| Étude | Effectif | Durée | Tirage au sort | Effet mesuré |
|---|---|---|---|---|
| Aciego et al., 2012 (Espagne) | 170 élèves en échecs, 60 en sport | Une année scolaire | Non | Gains au WISC-R et en adaptation socio-affective |
| Sala et Gobet, 2016 (méta-analyse) | 24 études, ≈ 5 200 élèves | Variable | Rarement | g = 0,34 ; plus fort en maths, plus fort si cours plus longs |
| Jerrim et al., 2018 (Angleterre, EEF) | 4 009 élèves, 100 écoles | 30 heures sur une année | Oui | Aucun effet en maths, lecture ou sciences |
Ces études figurent toutes, avec leurs références complètes, dans la bibliographie commentée.
Pourquoi les résultats divergent
- L'effet placebo et la nouveauté. Un cours inédit, animé par un intervenant passionné, motive les élèves. Cet enthousiasme peut améliorer momentanément les résultats, quelle que soit l'activité.
- La sélection. Quand ce sont les enfants ou les écoles qui choisissent les échecs, les plus motivés ou les plus favorisés sont surreprésentés.
- Le biais de publication. Les études qui trouvent un effet sont plus souvent publiées que celles qui n'en trouvent pas.
- La durée. Sala, Foley et Gobet (2017) estiment qu'il faut au moins 25 à 30 heures de cours pour espérer un effet ; certaines études en proposent bien moins.
L'explication de fond tient à la nature de l'expertise. Aux échecs, on apprend surtout des schémas propres aux échecs, comme le montre la page échecs et mémoire. Ils servent à mieux jouer, non à mieux calculer en classe.
Ce que les échecs apportent à un enfant
Si les échecs ne font pas monter le QI, ils n'en restent pas moins un très bon loisir. Parents et enseignants citent souvent :
- le plaisir d'un jeu où l'on progresse visiblement ;
- l'apprentissage de la patience et du respect de l'adversaire ;
- la capacité à perdre, à analyser sa défaite et à recommencer ;
- des liens entre générations : grands-parents et petits-enfants jouent à armes presque égales au bout de quelques années.
Ces apports sont plausibles et appréciés, mais ils n'ont pas été mesurés avec rigueur. La question de l'attention, souvent avancée, est abordée dans la page échecs et TDAH.
Les échecs à l'école en Europe
Le 15 mars 2012, le Parlement européen a adopté une déclaration écrite (n° 50/2011) sur l'introduction du programme « Chess in School » dans les systèmes éducatifs de l'Union, signée par une majorité de députés. Elle invite la Commission et les États membres à encourager ce programme. Une déclaration écrite n'a pas de valeur contraignante : elle exprime un soutien politique, pas une preuve scientifique d'efficacité. Elle concerne l'Union européenne, dont la Suisse ne fait pas partie ; les lecteurs romands y trouvent surtout un point de comparaison.
À quel âge commencer les échecs ?
Aucune étude ne fixe un âge idéal. Dans la pratique, beaucoup d'enfants s'y mettent vers 5 ou 6 ans, dès qu'ils savent suivre des règles et rester assis le temps d'une courte partie. Les clubs proposent souvent des cours dès cet âge, avec des formes simplifiées (jeu des pions, mini-parties). En Suisse, la Fédération Suisse des Échecs (FSE-SSB) est l'organisation nationale du jeu et un bon point de départ pour s'informer sur les clubs. Plus important que l'âge : le plaisir. Un enfant qui s'ennuie arrêtera ; un enfant qui s'amuse progressera.
À la maison, un vrai plateau reste le meilleur départ : on joue ensemble, on commente les coups, on range les pièces. Un jeu d'échecs en bois pour la famille, aux pièces stables et faciles à reconnaître, accompagnera un enfant pendant des années. Pour les parents, le message à retenir est simple : inutile d'attendre un gain de QI ou de notes ; offrez les échecs pour le jeu lui-même.
Ce que les études ne disent pas
- Que les échecs seraient nuisibles : aucune étude ne le suggère.
- Que des cours plus longs ou plus intensifs ne pourraient pas avoir d'effet : cela reste à tester par des essais bien contrôlés.
Questions fréquentes
Les échecs augmentent-ils le QI chez les enfants ?
Rien ne le démontre. Les méta-analyses relèvent des effets modestes qui s'atténuent lorsque les études sont mieux contrôlées, et le plus grand essai randomisé, auprès de 4 009 élèves anglais, ne trouve aucun effet sur les résultats scolaires.
À quel âge commencer les échecs ?
Vers 5 ou 6 ans pour beaucoup d'enfants, dès qu'ils savent suivre des règles. Aucune étude ne fixe d'âge idéal : le plaisir de jouer compte plus que l'âge de départ, et on peut s'y mettre à tout âge.
Est-ce que la pratique des échecs peut augmenter le QI ?
Les études ne montrent pas d'augmentation durable du QI, ni chez l'enfant ni chez l'adulte. On progresse surtout aux échecs eux-mêmes ; le transfert vers d'autres capacités intellectuelles est faible ou nul selon les synthèses de Sala et Gobet.