Échecs et Alzheimer : jouer protège-t-il de la démence ?
Échecs et Alzheimer : plusieurs grandes études de population constatent que les personnes âgées qui s'adonnent régulièrement à des jeux de réflexion, échecs compris, développent un peu moins souvent une démence. Ces études ne prouvent pourtant pas que le jeu protège : une partie de l'écart tient au niveau d'études, à la santé ou aux premiers signes de la maladie, qui poussent à délaisser les loisirs exigeants.
Démence (on parle aujourd'hui de trouble neurocognitif majeur) : déclin de la mémoire et d'autres fonctions intellectuelles assez marqué pour gêner la vie quotidienne. Maladie d'Alzheimer : sa cause la plus fréquente, liée à des lésions cérébrales qui s'installent pendant des années avant les premiers symptômes.
Jeux d'échecs et Alzheimer : ce que montrent les grandes cohortes
Personne n'a suivi pendant vingt ans des milliers de joueurs d'échecs « purs ». Les données disponibles concernent les jeux de société ou, plus largement, les activités cognitives, dont les échecs ne forment qu'une partie. Quatre cohortes reviennent dans toutes les synthèses.
PAQUID : la cohorte française de Gironde et de Dordogne
L'étude PAQUID, conduite par l'équipe bordelaise de Jean-François Dartigues, a suivi des personnes âgées pendant vingt ans. Son analyse des jeux de société est la plus citée dans l'espace francophone.
Dartigues et al., 2013 · BMJ Open · DOI 10.1136/bmjopen-2013-002998
Playing board games, cognitive decline and dementia: a French population-based cohort study
- Qui
- 3 675 personnes de 65 ans et plus (cohorte PAQUID, Gironde et Dordogne)
- Type
- Cohorte observationnelle, suivi de 20 ans · niveau de preuve : Modéré (association)
- Résultat
- Les joueurs réguliers de jeux de société (32 % de l'échantillon) ont un risque de démence 15 % plus faible (HR 0,85) après ajustement sur l'âge, le sexe, le niveau d'études et l'état de santé. L'écart n'est plus significatif quand on tient compte du score cognitif initial et de la dépression (HR 0,96).
- Ce que l'étude ne dit pas
- Pratique déclarée une seule fois, sans fréquence ni durée ; les échecs ne sont pas isolés des cartes, du loto ou des dames ; causalité inverse possible.
Le détail qui compte : une fois le score cognitif de départ (MMSE) et la dépression pris en compte, l'écart de risque cesse d'être significatif. Les auteurs eux-mêmes jugent que l'essentiel de l'effet vient de l'état cognitif initial. Autrement dit, les joueurs disposaient dès le départ d'un meilleur « capital » intellectuel, ce qui peut expliquer à la fois qu'ils jouent et qu'ils déclinent moins. Ils déclinaient tout de même un peu moins vite au MMSE, et présentaient moins de dépressions au fil du suivi.
La Bronx Aging Study, publiée dans le New England Journal of Medicine
Verghese et al., 2003 · New England Journal of Medicine
Leisure activities and the risk of dementia in the elderly
- Qui
- 469 personnes de plus de 75 ans vivant à domicile (Bronx Aging Study, New York)
- Type
- Cohorte observationnelle, suivi médian de 5,1 ans · niveau de preuve : Modéré (association)
- Résultat
- 124 démences au cours du suivi. La lecture, les jeux de société, la pratique d'un instrument et la danse sont associés à un risque plus faible ; chaque point du score d'activités cognitives correspond à un risque réduit de 7 % (HR 0,93).
- Ce que l'étude ne dit pas
- Échantillon modeste ; activités déclarées ; pas de chiffre propre aux échecs.
Cette étude new-yorkaise a l'intérêt d'avoir cherché à écarter la causalité inverse : les participants qui montraient peut-être déjà des signes de démence au départ ont été exclus d'une analyse complémentaire, et l'association a persisté. Elle reste malgré tout observationnelle.
La Religious Orders Study
Wilson et al., 2002 · JAMA
Participation in cognitively stimulating activities and risk of incident Alzheimer disease
- Qui
- 801 religieuses, prêtres et frères catholiques âgés (Religious Orders Study, États-Unis)
- Type
- Cohorte observationnelle, suivi moyen de 4,5 ans · niveau de preuve : Modéré (association)
- Résultat
- 111 cas de maladie d'Alzheimer. Chaque point supplémentaire d'activité cognitive (lecture, jeux, etc.) est associé à un risque réduit d'environ un tiers (HR 0,67) ; une personne très active (90e centile) a un risque inférieur de 47 % à une personne peu active (10e centile).
- Ce que l'étude ne dit pas
- Population très particulière (religieux, niveau d'études élevé) ; les auteurs rappellent que la causalité n'est pas établie.
ASPREE : 10 318 Australiens suivis dix ans
Wu et al., 2023 · JAMA Network Open
Lifestyle Enrichment in Later Life and Its Association With Dementia Risk
- Qui
- 10 318 Australiens de 70 ans et plus (étude ASPREE-ALSOP)
- Type
- Cohorte observationnelle, suivi d'environ 10 ans · niveau de preuve : Modéré (association)
- Résultat
- Les « activités mentales actives » (jeux, cartes ou échecs, mots croisés, puzzles) sont associées à un risque de démence 9 % plus faible par niveau de fréquence (HR 0,91) ; les activités de lecture-écriture, 11 % (HR 0,89). Les activités sociales ne sont pas associées au risque.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Volontaires en bonne santé, presque tous d'origine européenne ; causalité inverse non exclue.
Cette étude récente est la seule des quatre à nommer les échecs dans sa définition des activités mesurées. Elle apporte une nuance intéressante : les activités sociales (sorties, taille du réseau amical) n'étaient pas associées au risque de démence, contrairement aux activités mentales actives et à la lecture-écriture.
Les études en un tableau
| Étude | Pays | Effectif | Suivi | Type | Résultat | Limite principale |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Dartigues et al., BMJ Open 2013 | France | 3 675 | 20 ans | Cohorte | Risque -15 % chez les joueurs de jeux de société | Non significatif après ajustement sur MMSE et dépression |
| Verghese et al., NEJM 2003 | États-Unis | 469 | 5,1 ans (médiane) | Cohorte | Jeux de société, lecture, musique, danse associés à moins de démences | Petit effectif |
| Wilson et al., JAMA 2002 | États-Unis | 801 | 4,5 ans (moyenne) | Cohorte | Risque d'Alzheimer -33 % par point d'activité cognitive | Religieux très diplômés |
| Wu et al., JAMA Netw Open 2023 | Australie | 10 318 | ≈ 10 ans | Cohorte | Jeux, cartes, échecs, puzzles : -9 % par niveau de fréquence | Volontaires en bonne santé |
| Lillo-Crespo et al., IJERPH 2019 | Revue | 21 articles | — | Revue de portée | Piste plus prometteuse en prévention qu'après diagnostic | Pas d'essai propre aux échecs |
Toutes les études citées sur le site sont réunies, avec leur niveau de preuve, dans le tableau des études scientifiques sur les échecs.
Pourquoi une association ne prouve pas une protection
Trois mécanismes peuvent produire l'écart observé sans que le jeu n'y soit pour rien.
- La causalité inverse. La maladie d'Alzheimer s'installe en silence des années avant le diagnostic. Quand la mémoire commence à fléchir, on délaisse volontiers les échecs, devenus pénibles. On constate alors que « les non-joueurs tombent plus souvent malades », alors que c'est la maladie débutante qui a fait arrêter le jeu. Dans PAQUID, l'avantage des joueurs sur le déclin cognitif s'affaiblit nettement quand on écarte les personnes devenues démentes pendant les dix premières années.
- Les facteurs de confusion. En moyenne, les joueurs ont fait plus d'études, mènent une vie plus active et sont en meilleure santé. Les chercheurs ajustent leurs calculs sur ces facteurs, mais jamais parfaitement.
- La sélection. Les volontaires des grandes cohortes sont souvent en meilleure santé que la population générale, ce que reconnaissent les auteurs de l'étude ASPREE.
Ce que ces études ne disent pas
- Qu'il suffirait de se mettre aux échecs à 70 ans pour réduire son risque de 15 %.
- Que les échecs feraient mieux que la lecture, les mots croisés ou les cartes : les études ne les distinguent presque jamais.
- Qu'il existerait une dose (nombre de parties par semaine) efficace.
Et chez les personnes déjà malades ?
La question « les échecs sont-ils bons pour les personnes atteintes d'Alzheimer ? » appelle une réponse différente. Une revue de la littérature venue d'Espagne s'y est intéressée.
Lillo-Crespo et al., 2019 · International Journal of Environmental Research and Public Health · DOI 10.3390/ijerph16122116
Chess Practice as a Protective Factor in Dementia
- Qui
- 21 articles retenus
- Type
- Revue de la littérature (scoping review) · niveau de preuve : Faible (synthèse d'études hétérogènes)
- Résultat
- Les échecs paraissent plus prometteurs en prévention, chez des personnes sans diagnostic, qu'après un diagnostic de démence, où peu de résultats existent.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Aucun essai randomisé spécifique aux échecs chez des personnes malades n'a été trouvé.
La stimulation cognitive en général, elle, a été évaluée par de véritables essais randomisés. La revue Cochrane de 2023, qui en rassemble 37, conclut à un petit bénéfice chez les personnes atteintes de démence légère à modérée.
Woods et al., 2023 (Cochrane) · Cochrane Database of Systematic Reviews · DOI 10.1002/14651858.CD005562.pub3
Cognitive stimulation to improve cognitive functioning in people with dementia
- Qui
- 37 essais, 2 766 personnes atteintes de démence légère à modérée
- Type
- Revue systématique d'essais randomisés · niveau de preuve : Modéré à élevé
- Résultat
- La stimulation cognitive (en général une vingtaine de séances de groupe sur une dizaine de semaines) apporte probablement un petit bénéfice cognitif, équivalent à environ six mois de déclin évité, ainsi que des effets sur la communication et l'humeur.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Peu de données sur les programmes longs ; les échecs ne sont pas étudiés en tant que tels.
Les échecs peuvent s'inscrire dans ces activités, sous une forme ajustée au stade de la maladie et aux goûts de la personne. Ces adaptations sont détaillées dans la page sur les jeux de stimulation cognitive pour Alzheimer, et l'organisation d'un atelier dans la page échecs pour les seniors et en maison de repos.
Peut-on prévenir Alzheimer ? Les 14 facteurs du Lancet
La référence internationale en matière de prévention est la Commission du Lancet sur la démence, coordonnée par Gill Livingston.
Livingston et al., 2024 (Commission du Lancet) · The Lancet
Dementia prevention, intervention, and care: 2024 report of the Lancet standing Commission
- Qui
- Synthèse internationale
- Type
- Rapport d'experts fondé sur des méta-analyses · niveau de preuve : Synthèse de référence
- Résultat
- 14 facteurs de risque modifiables (dont le faible niveau d'études, la perte d'audition, l'isolement social, l'inactivité physique, le LDL-cholestérol et la perte de vision non corrigée) ; environ 45 % des démences seraient en théorie évitables ou retardables. Le rapport de 2020 en comptait 12 et estimait cette part à 40 %.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Estimation théorique qui suppose que chaque facteur est causal ; les jeux de réflexion ne figurent pas parmi les facteurs.
Les 14 facteurs retenus en 2024 sont : un faible niveau d'études, la perte d'audition, un LDL-cholestérol élevé, la dépression, les traumatismes crâniens, l'inactivité physique, le diabète, le tabac, l'hypertension, l'obésité, l'excès d'alcool, l'isolement social, la pollution de l'air et la perte de vision non corrigée.
Les jeux de réflexion n'y figurent pas en tant que tels. Ils rejoignent toutefois deux idées présentes dans le rapport : l'importance de l'activité intellectuelle tout au long de la vie, qui nourrit la réserve cognitive, et la lutte contre l'isolement social, quand on joue avec d'autres. Dans la pratique, corriger une perte d'audition, bouger chaque jour ou traiter une hypertension pèsent plus lourd, d'après les données disponibles, qu'une partie d'échecs.
Que retenir pour soi ou pour un proche
- Jouer aux échecs est une activité intellectuelle et sociale agréable, compatible avec tous les autres conseils de prévention. Rien n'empêche de s'y adonner pour le plaisir.
- La régularité semble compter davantage que l'intensité : les études mesurent des habitudes sur des années, pas des stages ponctuels.
- Chez une personne déjà malade, le jeu se pratique pour le plaisir et le lien, avec des règles simplifiées si nécessaire, sans chercher à « faire travailler » à tout prix.
- Tout trouble de mémoire inquiétant justifie une consultation : le médecin généraliste peut orienter vers un avis spécialisé.
Le Palais des Échecs consacre un article à ce sujet, qui prolonge cette synthèse par des conseils de pratique : les échecs face à la démence. Pour les lecteurs belges, retenons surtout l'essentiel : un loisir partagé, même simple, vaut mieux qu'un programme austère que l'on abandonne.
Questions fréquentes
Les échecs sont-ils bons pour les personnes atteintes d'Alzheimer ?
Ils peuvent faire partie des activités de stimulation, sous une forme adaptée et pour le plaisir. La revue Cochrane de 2023 montre un petit bénéfice de la stimulation cognitive en général chez les personnes atteintes de démence légère à modérée, mais aucun essai n'a évalué les échecs seuls chez des personnes malades.
Peut-on prévenir Alzheimer ?
On ne peut pas l'empêcher à coup sûr. Selon la Commission du Lancet de 2024, environ 45 % des démences seraient en théorie évitables ou retardables en agissant sur 14 facteurs de risque comme l'hypertension, la perte d'audition, l'inactivité physique ou l'isolement social.
Comment prévenir Alzheimer ?
Les mesures les mieux étayées concernent la santé générale : contrôler la tension, le diabète et le cholestérol, corriger l'audition et la vue, bouger, ne pas fumer, limiter l'alcool et garder une vie sociale et intellectuelle active. Les jeux de réflexion s'inscrivent dans ce dernier point.
Quelles activités pour les malades d'Alzheimer ?
Des activités qui ont du sens pour la personne et qu'elle peut réussir : jeux familiers aux règles simplifiées, musique, jardinage, cuisine, promenades, ateliers de stimulation cognitive en groupe. Si la personne jouait aux échecs, des mini-parties ou des problèmes simples peuvent raviver un plaisir ancien.