Le QI des joueurs d'échecs, de Magnus Carlsen aux études : mythes et chiffres invérifiables
Le QI de Magnus Carlsen est inconnu : aucun résultat de test officiel n'a été publié, et les « 190 » ou plus qui courent sur Internet ne reposent sur aucune source. Plus généralement, les études décèlent un lien réel mais modeste entre intelligence et niveau aux échecs (corrélation d'environ 0,24), qui s'estompe en grande partie chez les meilleurs joueurs, où c'est l'entraînement qui fait la différence.
QI (quotient intellectuel) : score obtenu à un test standardisé, calibré pour que la moyenne de la population soit 100 et que deux personnes sur trois se situent entre 85 et 115. Matrices de Raven : test non verbal très utilisé, où il faut compléter une série de motifs logiques ; il mesure surtout le raisonnement dit « fluide ».
QI de Magnus Carlsen : pourquoi aucun chiffre n'est fiable
« Magnus Carlsen QI » figure parmi les requêtes les plus fréquentes sur les échecs. Les réponses affichées en ligne avancent 190, parfois davantage. Après vérification, voici ce qui est établi :
- aucun test officiel publié : à notre connaissance, Magnus Carlsen n'a jamais rendu public un résultat de test de QI, et aucune source primaire (article de presse citant un psychologue, document, déclaration du joueur) ne fournit de score ;
- les chiffres qui circulent sont des estimations recopiées de site en site, souvent sur des pages de « célébrités et QI », sans test ni auteur identifiable ;
- ce qui est vérifiable concerne ses résultats aux échecs : champion du monde de 2013 à 2023 (cinq titres) et un classement Elo culminant à 2882 en mai 2014, record historique.
Il est probable que Magnus Carlsen ait un QI supérieur à la moyenne, comme beaucoup de joueurs de haut niveau. Mais coller un chiffre précis sur quelqu'un qui n'a pas été testé n'a aucune valeur. Nous préférons écrire « inconnu » plutôt que de répéter un nombre inventé.
Les QI prêtés aux champions, vérifiés un par un
| Joueur | Chiffre qui circule | Origine | Test réellement passé ? | Fiabilité |
|---|---|---|---|---|
| Magnus Carlsen | 190 ou plus | Sites de « QI des célébrités », sans source | Non publié | nulle |
| Garry Kasparov | 190 (listes en ligne) ; 135 et 123 (reportage de 1987) | Reportage du magazine allemand Der Spiegel (décembre 1987), selon les nombreuses reprises qui en ont été faites | Oui, selon ces reprises | moyenne : original non consulté |
| Bobby Fischer | 180 à 187 | Souvenir rapporté au sujet de son dossier scolaire au lycée Erasmus Hall de Brooklyn | Aucun document publié | faible |
Le test de Kasparov en 1987
C'est le seul cas documenté d'un champion du monde soumis à des tests d'intelligence par une équipe identifiée. D'après les nombreuses reprises de ce reportage, une équipe du Spiegel s'est rendue à Bakou avec plusieurs tests, dont une batterie réunie par le psychologue Hans Eysenck et les matrices de Raven. Kasparov y aurait obtenu 135 à la première et 123 à la seconde : des scores élevés, mais très loin des 190 qu'on lui prête. Nous n'avons pas pu consulter l'article original ; ces chiffres doivent donc être pris comme rapportés, non comme vérifiés. Ils montrent surtout qu'un champion du monde peut avoir un QI « simplement » très bon.
Bobby Fischer
Le chiffre de 187 revient sans cesse. Il remonte à des propos rapportés des années plus tard au sujet de son dossier scolaire, sans document, sans nom de test ni date. Le Palais des Échecs retrace son parcours dans une biographie complète, mais aucun biographe n'a pu produire de score officiel.
Le QI est-il corrélé avec le niveau d'échecs ?
Oui, mais de façon modeste. La synthèse la plus complète est une méta-analyse publiée en 2016 dans la revue Intelligence.
Burgoyne et al., 2016 · Intelligence
The relationship between cognitive ability and chess skill: A comprehensive meta-analysis
- Qui
- Méta-analyse d'études publiées
- Type
- Méta-analyse corrélationnelle · niveau de preuve : Élevé (pour une corrélation)
- Résultat
- Corrélation moyenne entre capacités cognitives et niveau aux échecs d'environ 0,24 (0,22 après le corrigendum de 2018). Le lien avec le raisonnement fluide est plus net chez les jeunes (0,32) que chez les adultes (0,11), et chez les joueurs non classés (0,32) que chez les joueurs classés (0,14).
- Ce que l'étude ne dit pas
- Une corrélation ne dit pas si l'intelligence aide à progresser ou si les échecs la développent.
Une corrélation de 0,24 signifie que le QI « explique » environ 6 % des différences de niveau entre joueurs. Le reste dépend d'autres facteurs, au premier rang desquels la quantité de pratique et d'étude. Le lien est plus net chez les enfants et les joueurs débutants : au début, comprendre vite aide à progresser vite. Chez les joueurs classés, qui ont tous beaucoup pratiqué, les différences d'intelligence pèsent moins.
Bilalić, McLeod et Gobet, 2007 · Intelligence · DOI 10.1016/j.intell.2006.09.005
Does chess need intelligence? A study with young chess players
- Qui
- 57 jeunes joueurs (dont 23 dans un sous-groupe d'élite)
- Type
- Étude transversale · niveau de preuve : Faible à modéré (petit échantillon)
- Résultat
- La quantité de pratique est le premier facteur du niveau ; le QI (WISC-III) en explique une petite part. Dans le sous-groupe d'élite, le QI n'est plus un facteur significatif, car les enfants au QI plus faible s'y entraînaient davantage.
- Ce que l'étude ne dit pas
- Effectif réduit, enfants britanniques uniquement.
Ce résultat surprenant de Bilalić et de ses collègues ne signifie pas que l'intelligence nuit aux échecs : dans ce groupe d'élite, les enfants au QI un peu moins élevé compensaient par davantage d'entraînement. Il rappelle que les échecs récompensent d'abord le travail.
La manière dont l'entraînement transforme la perception de l'échiquier est expliquée dans la page sur le cerveau du joueur d'échecs, et la question des enfants dans la page les échecs rendent-ils les enfants plus intelligents ?
Quel est le QI moyen d'un joueur d'échecs ?
Il n'existe pas de chiffre fiable. Les études mesurent le QI de petits groupes (quelques dizaines de joueurs de club ou d'enfants inscrits en tournoi), qui ne représentent pas l'ensemble des joueurs. Ces groupes obtiennent souvent plus de 100, ce qui s'explique en partie par leur profil : les joueurs de club ont en moyenne fait plus d'études que la population générale. On ne peut pourtant pas en tirer « le » QI moyen des joueurs d'échecs.
Quant à l'idée qu'un QI permettrait de prédire un classement Elo, ou l'inverse, la faiblesse de la corrélation la contredit : deux joueurs de même QI peuvent avoir des niveaux très différents, et réciproquement.
Faut-il un QI élevé pour jouer aux échecs ?
Non. Les règles s'apprennent en une heure, et l'on peut prendre beaucoup de plaisir et progresser sans être un génie. Les études montrent que l'intelligence aide surtout au début ; ensuite, la régularité, l'étude des parties et la gestion des émotions pèsent davantage. Le Palais des Échecs développe ce point dans un article qui répond à la question faut-il être très intelligent pour jouer aux échecs ?
Et pour les curieux qui veulent se mesurer à des énigmes, le même site propose un test de logique en ligne : un jeu, pas un test de QI validé, mais une bonne façon de faire travailler son raisonnement.
Ce que ces études ne disent pas
- Qu'être mauvais aux échecs serait le signe d'un faible QI : la pratique compte bien davantage.
- Que jouer aux échecs ferait monter le QI : une corrélation ne dit pas dans quel sens va l'influence.
- Qu'un test de QI en ligne gratuit mesurerait l'intelligence de façon fiable.
Conclusion pratique : au Luxembourg comme ailleurs, ce n'est pas un chiffre de QI qui décide de la progression d'un joueur, mais le temps passé à jouer, à analyser et à recommencer. Un club affilié à la Fédération Luxembourgeoise des Échecs accueille des joueurs de tous niveaux, et aucun test d'entrée n'est nécessaire pour s'asseoir devant un échiquier.
Questions fréquentes
Quel est le QI moyen d'un joueur d'échecs ?
Il n'existe aucun chiffre fiable. Les petites études publiées trouvent souvent des scores au-dessus de 100 chez les joueurs de club, en partie parce qu'ils ont en moyenne fait plus d'études, mais ces échantillons ne représentent pas l'ensemble des joueurs.
Le QI est-il corrélé avec le niveau d'échecs ?
Oui, modestement : la méta-analyse de Burgoyne et de ses collègues (2016) trouve une corrélation moyenne d'environ 0,24, plus forte chez les enfants et les joueurs peu expérimentés que chez les joueurs classés.
Quel QI pour être bon aux échecs ?
Il n'y a aucun seuil. Un QI moyen n'empêche pas d'atteindre un bon niveau ; la quantité et la qualité de l'entraînement expliquent bien davantage les différences entre joueurs.
Les maîtres d'échecs ont-ils un QI élevé ?
Souvent supérieur à la moyenne, mais pas forcément exceptionnel. Le seul champion du monde testé publiquement, Garry Kasparov en 1987, aurait obtenu 135 et 123 selon les reprises du reportage du Spiegel, loin des chiffres qu'on lui prête. Aucun test officiel de Magnus Carlsen n'a été publié.
Un faible QI peut-il jouer aux échecs ?
Oui. Les règles sont à la portée de presque tous, et le plaisir du jeu ne dépend pas du QI. Les clubs accueillent des joueurs de tous profils, et des formes simplifiées existent pour les personnes qui ont des difficultés d'apprentissage.